[MEMOIRE – 10 MAI] – Reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité – L’appel du 13 mars 1998, à la Sorbonne par Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Wole Soyinka
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En 1998 à la Sorbonne, lors du colloque “Poétiques d’Édouard Glissant” qui s’était tenu du 11 au 13 mars 1998 à la Sorbonne, l’événement fut cette déclaration tenue par Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Wole Soyinka, réclamant la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité, en guise de conclusion imprévue au colloque international ; Pétition à l’appui.
Une déclaration solennelle, pensée au mot près, un point de départ qui devait rendre possibles La loi du 21 mai 2001.
DÉCLARATION SUR LA TRAITE NÉGRIÈRE ET L’ESCLAVAGE.
Par ÉDOUARD GLISSANT, WOLE SOYINKA (Nigérian, 1er Prix Nobel Noir de littérature) et PATRICK CHAMOISEAU (Prix Goncourt 1992).
NOUS RAPPELONS
Que dans l’interminable suite des invasions, des massacres, des génocides qui ont marqué l’histoire de l’Humanité, l’un des épisodes les plus considérables par l’ampleur et la quantité de malheurs qu’il a enfanté fût celui de la Traite négrière et du système servile dans les Amériques et dans l’océan Indien, qui portèrent sur des dizaines de millions de personnes.
Que l’Afrique en a subi des dommages pratiquement irréparables et qu’en même temps une énorme part de la richesse de la plupart des pays industrialisés a pris sa source dans ce commerce des esclaves et dans le travail forcé des plantations.
Que, pour la commodité de leur exploitation, ces esclaves ne furent pas seulement considérés comme race inférieure et maudite, mais réputés être des animaux et des machines, en dessous du seuil de toute humanité envisageable.
Que cette entreprise fût institutionnalisée, légalisée, justifiée par les morales en vigueur, et qu’elle dégrada tant ses victimes que ceux qui la monnayèrent à leur profit.
Que l’horreur d’un tel marché fût peu à peu abolie de la mémoire des peuples d’Occident et, plus inconcevable encore, de celle des peuples colonisés eux-mêmes.
NOUS RAPPELONS
Que les humanités d’aujourd’hui communiquent entre elles par leurs ravines souterraines ou évidentes, que leurs volcans soufflent par-dessous en traits de feu qui se joignent, que leurs malheurs se soutiennent.
Que leur ouvrage ne serait être poursuivi dans le sens du progrès tant que des non-dits encombreront leurs mémoires d’autant de zones d’ombres paralysantes. Les mémoires des peuples sont désormais solidaires, elles concernent à la fois leurs histoires particulières et leur relation solidaire avec tous les autres peuples.
NOUS RAPPELONS
Qu’il y a eu un lien direct avec l’oubli des génocides, et celui-ci en particulier, et la perpétuation des intolérances et des crimes à caractère collectif qui ravagent notre monde.
Qu’ainsi, en marge de toute idée de compensation ou de reconnaissance d’une dette à acquitter, il y va de la santé des peuples de la Terre que la réalité d’un tel événement soit renforcé dans la conscience de tous, qu’elle soit juridiquement et internationalement établie, et que la zone d’ombre soit balayée, le non-dit élucidé.
TOUS ENSEMBLE
Nommons la Traite négrière et l’esclavage perpétrés dans les Amériques et l’océan Indien :
CRIMES CONTRE L’HUMANITÉ.
Exigeons-le, sans diluer n’ai confondre entre eux ces malheurs, au nom de toutes les tragédies oubliées, de tous les crimes collectifs demeurés impunis, et pour dénoncer tous les attentats qui se commentent aujourd’hui contre la dignité humaine, et en particulier l’état d’esclavage dans lequel sont encore maintenus [illégalement cette fois] des millions de personnes, enfants, jeunes et adultes.
Établissons aussi les modalités et les procédures d’une réparation qui ne procéderait pas de l’esprit de revanche, mais qui serait l’amorce d’une dynamique très saine d’alliance et de connivence entre les peuples concernés par une telle Histoire.
Nous entrons dans l’Archipel inédit où les communautés humaines pourront se connaître et s’équivaloir, et changer en échangeant, sans pour autant se perdre ni se dénaturer.

ÉDOUARD GLISSANT
Né le 21 septembre 1928 à Sainte-Marie en Martinique et mort le 3 février 2011 à Paris 15e, est un romancier, poète et philosophe français. Il obtient le prix Renaudot en 1958 pour son roman La Lézarde. Il est fondateur entre autres des concepts d’« antillanité », de « Tout-monde » et de « Relation ». Il repense également la notion de créolisation mais aussi les catégories de la métaphysique ainsi que les modalités du dialogue des cultures. Surtout connu pour Le Discours antillais (1981), il est l’auteur d’une œuvre conceptuelle et littéraire colossale, et d’une bibliographie dense.

WOLE SOYINKA
Né le 13 juillet 1934 à Abeokuta au Nigeria, est un écrivain, dramaturge, poète et metteur en scène nigérian. Lauréat du prix Nobel de littérature en 1986, il est le premier auteur noir à en être honoré. Artiste prolifique et éclectique, il a écrit de nombreuses pièces de théâtre, mais aussi des récits autobiographiques, des recueils de poèmes et de nouvelles, des romans, ainsi que des essais politiques et littéraires. Réputé pour la richesse de son imagerie poétique et la complexité de sa pensée, il compte parmi ses chefs-d’œuvre la tragédie anticolonialiste La Mort et l’Écuyer du roi (1975).

PATRICK CHAMOISEAU
Né le 3 décembre 1953 à Fort-de-France, est un écrivain français originaire de la Martinique. Auteur de romans, de contes, d’essais, théoricien de la créolité, il a également écrit pour le théâtre et le cinéma. Il obtient le prix Goncourt en 1992 pour son roman Texaco, une œuvre vaste présentant la vie de Martiniquais sur trois générations.

