[ECONOMIE] 🟡 AfCRA : l’Afrique veut-elle reprendre le contrôle de sa notation financière ? – Bonny Wann – FinancialIvoire
Le 7 octobre prochain, l’Afrique franchira une étape importante dans la construction de son architecture financière. À Maurice, sera officiellement lancée l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), une nouvelle agence panafricaine de notation financière portée par le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (APRM), sous mandat de l’Union africaine.
Derrière cette création se trouve une question qui dépasse largement le monde de la finance : qui doit évaluer le risque économique de l’Afrique, et quelles conséquences cette évaluation a-t-elle sur son développement ?
Car une notation financière n’est pas qu’une lettre ou une note attribuĂ©e Ă un État ou Ă une entreprise. Elle peut dĂ©terminer le coĂ»t auquel un pays emprunte, influencer les dĂ©cisions des investisseurs et, indirectement, la capacitĂ© d’un gouvernement Ă financer ses infrastructures, sa santĂ© ou son Ă©ducation.
Une industrie encore largement dominée par des acteurs extérieurs
Aujourd’hui, la notation du risque africain reste largement dominée par les grandes agences internationales que sont Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch Ratings.
Selon l’APRM, plus de 70 % des notations de crédit réalisées sur le continent sont émises par des entités non africaines.
Cette situation nourrit depuis plusieurs années un débat sur la manière dont le risque africain est évalué.
Les dirigeants africains reprochent notamment aux méthodologies internationales de ne pas toujours suffisamment prendre en compte certaines réalités propres aux économies du continent : profondeur limitée des marchés financiers, poids de l’économie informelle, structures institutionnelles particulières, volatilité des devises ou encore capacité de résilience de certaines économies.
En fĂ©vrier 2025, plusieurs dirigeants africains ont ainsi dĂ©fendu la crĂ©ation d’une agence africaine susceptible d’apporter une autre lecture du risque.
Mais cette critique mĂ©rite d’ĂŞtre nuancĂ©e.
Les grandes agences internationales contestent fermement l’existence d’un biais systĂ©matique contre l’Afrique. Moody’s a notamment expliquĂ© que ses donnĂ©es historiques de dĂ©faut ne montrent pas de diffĂ©rence systĂ©matique entre emprunteurs africains et emprunteurs d’autres rĂ©gions lorsqu’ils prĂ©sentent des niveaux de risque similaires.
Le débat ne peut donc pas simplement être résumé à « les agences étrangères sous-évaluent l’Afrique ».
La véritable question est plus complexe : les méthodologies actuelles capturent-elles suffisamment bien toutes les caractéristiques des économies africaines ?
Pourquoi une notation compte autant
Pour comprendre l’importance de l’AfCRA, il faut revenir à une mécanique simple.
Lorsqu’un État souhaite emprunter sur les marchés financiers, les investisseurs cherchent à déterminer la probabilité qu’il rembourse correctement sa dette.
La notation fournit une opinion indĂ©pendante sur cette capacitĂ© de remboursement. Plus la perception du risque est Ă©levĂ©e, plus l’investisseur demandera gĂ©nĂ©ralement une rĂ©munĂ©ration importante pour prĂŞter son argent.
Autrement dit : risque perçu élevé → rendement exigé élevé → coût de financement plus important.
Et l’effet peut être considérable pour des États qui doivent régulièrement lever plusieurs milliards de dollars ou d’euros sur les marchés.
C’est pourquoi la question de la notation dépasse largement les salles de marché.
Elle touche directement la capacité des États à financer leur développement.
Le « Africa premium » : réalité ou perception ?
C’est ici que le dĂ©bat devient particulièrement intĂ©ressant.
Des responsables africains et certaines institutions internationales estiment que les perceptions excessives du risque africain entraînent un surcoût financier considérable.
Une Ă©tude citĂ©e par l’APRM et le PNUD estime que les perceptions liĂ©es au risque et certaines pratiques de notation pourraient reprĂ©senter jusqu’à 74,5 milliards de dollars de coĂ»ts supplĂ©mentaires et d’opportunitĂ©s de financement perdues pour les Ă©conomies africaines. Mais attribuer l’intĂ©gralitĂ© de cette « prime africaine » aux agences de notation serait trop simpliste. Les investisseurs prennent Ă©galement en compte des facteurs bien rĂ©els : dette publique Ă©levĂ©e, faiblesse des recettes fiscales, risque de change, liquiditĂ© limitĂ©e des marchĂ©s obligataires, instabilitĂ© politique ou encore dĂ©pendance aux matières premières. Une agence africaine ne pourra pas simplement dĂ©cider que le risque africain est plus faible. Elle devra le dĂ©montrer.
AfCRA ne devra pas seulement ĂŞtre africaine. Elle devra ĂŞtre crĂ©dible. C’est probablement le principal dĂ©fi de la nouvelle institution.
CrĂ©er une agence de notation africaine est une chose. Faire en sorte que les investisseurs internationaux prennent ses notes au sĂ©rieux en est une autre. L’AfCRA a justement Ă©tĂ© conçue pour fonctionner comme une institution privĂ©e, indĂ©pendante et financĂ©e par le secteur privĂ©, plutĂ´t que comme une agence directement contrĂ´lĂ©e par les gouvernements qu’elle pourrait ĂŞtre amenĂ©e Ă noter.
Cette indépendance sera fondamentale. Car imaginez une agence détenue ou influencée directement par des États africains qui attribuerait ensuite des notes à ces mêmes États.
La question des conflits d’intĂ©rĂŞts serait immĂ©diatement posĂ©e. L’AfCRA devra donc ĂŞtre capable de dĂ©montrer que son identitĂ© africaine ne signifie pas qu’elle est complaisante envers les emprunteurs africains. Une bonne agence de notation ne doit pas ĂŞtre celle qui donne les meilleures notes. Elle doit ĂŞtre celle dont les notes sont considĂ©rĂ©es comme fiables.
Un marché africain encore sous-noté
L’une des grandes opportunitĂ©s de l’AfCRA pourrait cependant se situer ailleurs que dans la confrontation avec Moody’s, S&P ou Fitch. Le continent dispose encore de nombreux États, entreprises, institutions financières, collectivitĂ©s et projets qui sont insuffisamment couverts par les agences internationales. L’AfCRA prĂ©voit ainsi de noter non seulement les États, mais Ă©galement des entreprises et entitĂ©s infranationales, avec une attention particulière aux marchĂ©s de capitaux africains et Ă la dette en monnaie locale.
Cette dimension pourrait être déterminante.
Une PME africaine qui souhaite accĂ©der au marchĂ© obligataire, une banque rĂ©gionale qui souhaite diversifier ses sources de financement ou une collectivitĂ© qui cherche Ă financer des infrastructures peuvent avoir besoin d’une Ă©valuation du risque sans nĂ©cessairement avoir accès aux grandes agences internationales. Une meilleure couverture du risque pourrait donc contribuer Ă Ă©largir le nombre d’Ă©metteurs capables d’accĂ©der aux marchĂ©s de capitaux.
Et si le vĂ©ritable enjeu Ă©tait le financement en monnaie locale ? C’est probablement l’un des aspects les plus intĂ©ressants de cette initiative.
Le développement de marchés obligataires africains en monnaie locale constitue depuis longtemps un enjeu majeur.
Pourquoi ?
Parce qu’un État qui emprunte massivement en dollars ou en euros s’expose Ă un risque supplĂ©mentaire : celui de la variation du taux de change. Une dette en monnaie locale peut permettre, dans certaines conditions, de mieux aligner les revenus de l’emprunteur avec la monnaie dans laquelle il rembourse sa dette. Pour les Ă©conomies africaines, dĂ©velopper des marchĂ©s de capitaux domestiques plus profonds pourrait donc permettre de rĂ©duire progressivement leur dĂ©pendance Ă l’Ă©gard des financements extĂ©rieurs.
L’AfCRA pourrait contribuer Ă cette Ă©volution en fournissant davantage d’informations et d’opinions de crĂ©dit sur les acteurs locaux.
e continent dispose dĂ©jĂ d’agences de notation implantĂ©es localement. Parmi elles figurent notamment Bloomfield Investment Corporation, basĂ©e Ă Abidjan, Agusto & Co.au Nigeria et Global Credit Ratings (GCR), qui possède une prĂ©sence dans plusieurs marchĂ©s africains. Le PNUD souligne d’ailleurs le rĂ´le spĂ©cifique de ces agences africaines : contrairement aux grandes agences internationales, elles produisent notamment des analyses adaptĂ©es aux marchĂ©s locaux et aux Ă©chelles de notation nationales.
Bloomfield, un exemple ivoirien
L’exemple de Bloomfield est particulièrement intĂ©ressant. Créée en CĂ´te d’Ivoire, l’agence s’est dĂ©veloppĂ©e autour de l’analyse du risque de crĂ©dit des entreprises, des institutions financières, des entitĂ©s publiques et des États africains. Sa mĂ©thodologie de notation souveraine est publiquement disponible et prend notamment en compte l’environnement politique et social, les performances macroĂ©conomiques ainsi que les finances publiques. Bloomfield n’est donc pas simplement un acteur local : elle constitue dĂ©jĂ une illustration de la capacitĂ© d’un acteur africain Ă produire une analyse du risque adaptĂ©e aux rĂ©alitĂ©s du continent.
Cette rĂ©alitĂ© pose une question importante Ă l’AfCRA : pourquoi crĂ©er une nouvelle institution plutĂ´t que renforcer et fĂ©dĂ©rer les capacitĂ©s dĂ©jĂ prĂ©sentes sur le continent ?
La question n’est pas thĂ©orique. Stanislas ZĂ©zĂ©, fondateur de Bloomfield, s’est publiquement interrogĂ© sur cette orientation, estimant qu’il aurait pu ĂŞtre pertinent de renforcer les agences privĂ©es africaines dĂ©jĂ existantes. L’AfCRA ne doit pas nĂ©cessairement ĂŞtre perçue comme une concurrente destinĂ©e Ă remplacer Bloomfield, Agusto & Co. ou les autres agences rĂ©gionales. Elle pourrait au contraire devenir un niveau continental complĂ©mentaire, capable de crĂ©er des passerelles entre les marchĂ©s locaux et les investisseurs internationaux.
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Poignée de main entre deux dirigeants — symbole des opérations financières et partenariats stratégiques ouest-africains.
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