Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) livre son analyse. « À y regarder de plus près, les opérations de Boko Haram s’inscrivent dans un double contexte : d’une part un rapport de force politique et militaire entre le nord du pays musulman (45% de la population) et le sud christianisé (35%) ou animiste (20%), et d’autre part, un problème de contrôle des ressources hydrocarbures dont le pays est le 6e exportateur mondial. Les nordistes musulmans qui contrôlaient historiquement les postes de responsabilité de l’armée et de l’administration au sein de l’État ont progressivement perdu leur position de dominance au profit d’élites sudistes.

Cette perte de statut, de prestige, et surtout d’un contrôle de la rente hydrocarbure a suscité de vives réactions, et largement contribué à alimenter le courant extrémiste musulman incarné dès 2002 par Boko Haram. Et au-delà des frontières du pays, cette inversion des pouvoirs menaçait de soustraire le pays à l’influence des pays de la Péninsule Arabique et du Golfe membres de l’OPAEP. La crainte des pétromonarchies arabes était qu’un Nigeria soustrait à l’influence islamique régulée depuis Ryadh, et soumis au pouvoir de ses dynamiques entrepreneurs sudistes, se lance dans des formes d’indépendantisme économique et politique. Il fallait donc éviter tout risque que le Nigeria, à l’exemple de l’Iran (2e exportateur mondial) ou du Vénézuela (5e), se lance dans des aventures « fractionnelles » au pire en nationalisant son pétrole, au mieux en ne respectant pas les quotas, ou en refusant de garantir l’acceptation du paiement de son pétrole en dollars qui permet aux États-Unis « d’exporter » leur abyssale dette intérieure. Compte tenu des divisions du pays, de la gabegie régnant au niveau de l’État fédéral et de la corruption sévissant à tous les niveaux de la vie publique, et en particulier de l’armée, il n’était pas très difficile d’affaiblir le pouvoir central, de démontrer son impotence, de lui interdire tout « aventurisme » politique ou économique, de le rendre totalement dépendant de l’assistance militaire et sécuritaire des membres de l’OTAN. C’est bien ce à quoi on assiste aujourd’hui et c’est là le plus clair résultat de l’action d’Aboubakar Shekau et de ses nervis qui se révèlent être un instrument de subversion efficace et peu coûteux.

Extrait de la tribune publiée sur Mondafrique : http://mondafrique.com/lire/international/2015/01/22/boko-haram-le-monstre-utile