Je poussais la lourde porte en bois. A chaque fois que j’entrais ici, la même sensation m’assaillait. Le calme, l’apaisement, presque le vide se faisait en moi. Dans une pièce avoisinante, on entendait des voix qui récitaient en cœur des cantiques venus d’ailleurs. Je m’arrêtai au milieu du hall quelques minutes, profitant de cet instant de paix comme dans un mirage céleste. Je laissai mes mains glisser lentement le long du mur, tout en gravissant les marches de l’imposant escalier qui menait au premier étage. Je n’avais pas fait dix pas que mon regard était happé vers le haut par cette imposante toile. Elle était là, majestueuse. A ce moment-là, j’ai souri. J’étais arrivée à destination. Tout le reste n’avait plus d’importance. Je laissais paisiblement mon regard dériver au milieu de tous ces points de peinture qui tapissaient le corps de cet animal irréel, presque froid.
Cette toile, c’était celle de Sidy Diallo, artiste sénégalais engagé et panafricaniste convaincu, mort deux mois plus tôt, dans la fleur de l’âge, à tout juste 28 ans. Sidy avait récemment présenté un travail sur la fuite des cerveaux, pour dénoncer ces jeunes africains qui se forment à l’étranger mais ne rentrent pas dans leur pays d’origine pour contribuer à le développer. Les œuvres actuellement présentées au Musée Africain font partie d’une série intitulée « Sapeurs de la république ». Ce sont de grandes toiles sur lesquelles on découvre des animaux personnifiés, assis dans une attitude narcissique, comme s’ils posaient pour nous, pour eux. Les toiles font référence aux selfies postés sur les réseaux sociaux par les Africains de tout un continent. « Sidy Diallo met ici en lumière les effets pervers de la course au développement que vivent les pays d’Afrique, poussés par le défi de rattraper leur retard économique et social face aux pays occidentaux ».En continuant ma visite de l’exposition, je tombais sur deux vidéos d’animation réalisées par un certain Ezra Wube, artiste éthiopien, basé aux Etats-Unis. Il y a quelques semaines, lors des Journées du Patrimoine, il avait animé un atelier d’initiation aux techniques d’animations avec des enfants au Musée. Après un travail d’assemblage de photos et de tissus wax, Ezra avait réalisé un montage vidéo dans son atelier de New York avant de restituer le travail final aux enfants. Aujourd’hui, c’était son travail à lui qu’on pouvait admirer. A l’instar de La Fontaine dans ses Fables si célèbres, Ezra Wube utilise des animaux personnifiés pour transmettre des messages véhiculés par les contes de la tradition orale de son pays, tout en proposant une satire des mœurs de la société actuelle.
Le rapport aux animaux n’est pas le même dans tous les pays du monde, et il faut une petite dose de jumelles anthropologiques pour comprendre la hiérarchie des animaux proposée par Ezra, ainsi que ce parallèle avec la société éthiopienne. L’âne est un animal prédominant dans les deux animations présentées. En Ethiopie, il tient une place importante dans le quotidien de ses habitants et reste, pour beaucoup, le moyen de transport privilégié, même dans les villes. On compterait même un âne pour dix habitants ! Les chiens, quant à eux, sont très rarement des animaux domestiques, et leur place reste dans la rue. Ils veillent essentiellement à la sécurité des bâtiments (contre les voleurs), mais également à la sécurité de la population, notamment contre les hyènes qui peuvent encore être parfois très présentes dans certaines villes.Deux artistes africains, engagés, d’un bout à l’autre de l’Afrique.

Et au milieu, le Bulgare Nedko Solakov, qui nous propose une œuvre singulière, un point de vue différent, un renversement de situation, qui met à mal toutes nos petites tracasseries d’occidental nombriliste. « Quelque part en Afrique, il y a un grand homme noir qui collectionne les œuvres d’art de l’Europe et de l’Amérique ».  Le ton est donné. La couleur aussi. On se décentre, on se questionne, on est ébloui par l’absurdité de la chose. Vingt-trois noix de coco. Voilà la somme que dépense cet homme noir pour acquérir un Picasso. Un amas d’objets hétéroclites, de toiles colorées. Rien n’est ordonné. L’importance de l’accumulation. Somme toute, un collectionneur, pour être pris au sérieux, doit avoir une bonne dose d’humour !

Exposition Les Anciens et les Modernes : à voir jusqu’au 3 janvier 2016 au Musée Africain de Lyon.

Toutes les infos sur: http://www.musee-africain-lyon.org/expositions.html

Merci à Céline Lathuilière pour ses éclairages anthropologiques.

Aline Mandrilly

 

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